Baroque1622

Apollon et Daphné

Le Bernin

L'œil du conservateur

"Le génie réside dans le rendu des textures : le poli satiné de la peau de Daphné contraste avec la rugosité de l'écorce qui l'envahit et la finesse diaphane des feuilles de laurier, sculptées avec une minceur qui les rend presque translucides à la lumière."

Sommet absolu de la sculpture baroque, ce groupe de marbre saisit l'instant impossible où la chair devient écorce. Le Bernin défie la matière pour narrer la fuite désespérée d'une nymphe devant le désir divin, figeant le mouvement pur dans l'éternité de la pierre.

Analyse
Inspirée des "Métamorphoses" d'Ovide, l'œuvre illustre le châtiment d'Apollon par Cupidon. Pour se venger des moqueries du dieu des arts, Cupidon décoche une flèche d'or à Apollon, le rendant éperdument amoureux, et une flèche de plomb à la nymphe Daphné, lui inspirant un dégoût viscéral pour l'amour. Le Bernin fige l'instant paroxystique de la poursuite : au moment où Apollon touche enfin Daphné, celle-ci implore son père, le dieu fleuve Pénée, de détruire sa beauté pour échapper à son ravisseur. Sa métamorphose en laurier commence sous nos yeux, alliant l'effroi de la nymphe à la stupeur du dieu. L'analyse iconographique révèle une tension entre le désir sensuel et la morale chrétienne. Bien que le sujet soit païen, le groupe fut commandé par le cardinal Scipione Borghese pour sa villa. Pour justifier la présence d'une scène aussi érotique dans la demeure d'un prince de l'Église, un distique moralisateur en latin fut ajouté au socle par le futur pape Urbain VIII, expliquant que celui qui poursuit les plaisirs éphémères ne récolte que des feuilles amères. Cette dualité entre la célébration de la beauté physique et l'avertissement moral est le propre du baroque romain. Techniquement, Le Bernin repousse les limites de la statuaire de son temps. Contrairement à la Renaissance qui privilégiait des blocs compacts, l'artiste s'élance dans l'espace avec une audace inouïe. Les doigts de Daphné qui se ramifient en feuilles, ses orteils qui s'enfoncent en racines, et la chevelure qui s'étire dans le vent créent une sensation de lévitation. Le marbre perd sa lourdeur intrinsèque pour devenir une substance malléable, capable d'exprimer le passage d'un état biologique à un autre. Le rendu psychologique est tout aussi magistral. Le visage d'Apollon exprime une surprise mêlée de désir contrarié, tandis que la bouche entrouverte de Daphné semble laisser échapper un cri silencieux. Le Bernin ne sculpte pas des corps statiques, mais des émotions en transit. Cette capacité à capturer le "mouvement de l'âme" (i moti dell'animo) fait de cette œuvre un jalon essentiel de l'histoire de l'art, marquant la transition définitive vers un art du spectacle et de l'empathie. Enfin, l'œuvre doit être comprise dans son contexte spatial originel. Elle n'était pas placée au centre d'une pièce, mais contre un mur, près de la porte. Le spectateur entrait et voyait d'abord Apollon de dos, puis, en contournant la statue, découvrait progressivement la métamorphose de Daphné. Ce parcours narratif forcé accentue l'effet théâtral et la surprise visuelle, transformant la contemplation esthétique en une expérience cinématographique avant l'heure.
Le Secret
Un secret bien gardé par les historiens de l'art concerne la main-d'œuvre derrière les détails les plus fins. Si Le Bernin a conçu et dirigé l'ensemble, c'est son assistant Giuliano Finelli qui a sculpté la majorité des feuilles de laurier et des racines. Finelli, dont la virtuosité technique égalait parfois celle du maître, se plaignit plus tard de ne pas avoir reçu le crédit mérité pour ces détails qui font pourtant la célébrité mondiale de l'œuvre. Le Bernin, fin stratège de sa propre image, a su monopoliser la gloire de ce chef-d'œuvre. Un autre secret réside dans la structure interne du marbre. Pour permettre aux branches et aux feuilles de tenir sans se briser sous leur propre poids, Le Bernin a utilisé une technique de "contreforts" dissimulés dans les plis des drapés et les mèches de cheveux. Certaines parties sont si fines qu'elles ont été renforcées par des broches métalliques internes, insérées avec une précision chirurgicale pour ne pas fendre le bloc de Carrare, une prouesse d'ingénierie sculpturale pour le XVIIe siècle. Le bloc de marbre utilisé était d'une pureté exceptionnelle, mais il présentait une légère veine sombre que Le Bernin a habilement intégrée dans le tronc du laurier naissant. Plutôt que de voir cela comme un défaut, il a utilisé les imperfections naturelles de la pierre pour renforcer le réalisme de l'écorce. C'est une démonstration de la capacité du génie à transformer une contrainte matérielle en une opportunité artistique majeure. Le distique moral au bas de la statue était une nécessité politique. À l'époque, Scipione Borghese était critiqué pour son goût démesuré pour l'art profane et les thèmes érotiques. Le texte latin fut une "assurance vie" intellectuelle pour le Cardinal. Sans cette justification chrétienne, l'œuvre aurait pu être jugée indécente par les factions les plus conservatrices de la Curie romaine, ce qui aurait pu nuire à l'ascension de Borghese et de sa famille. Enfin, il existe un secret sur la position originale de la statue. Elle était inclinée de quelques degrés vers l'avant par rapport à son socle actuel, ce qui accentuait la sensation de chute et de précipitation de Daphné. Lors des restaurations ultérieures, la statue a été redressée pour des raisons de stabilité, perdant ainsi une infime partie de la tension dynamique initiale que Le Bernin avait si minutieusement calculée pour créer un déséquilibre visuel saisissant.

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Bien que Le Bernin ait conçu l'œuvre, quel assistant virtuose est historiquement crédité pour l'exécution technique des détails les plus fins, tels que les feuilles de laurier et les racines ?

À découvrir
Institution

Galleria Borghese

Localisation

Rome, Italie