Maniérisme1583
L'Enlèvement des Sabines
Giambologna
L'œil du conservateur
"Trois figures superposées en spirale, sculptées dans un bloc monolithique de marbre de Carrare de plus de 4 mètres."
Le paroxysme de la sculpture maniériste : une prouesse technique monumentale défiant la pesanteur et la perspective unique.
Analyse
L’Enlèvement des Sabines, érigé sous la Loggia dei Lanzi à Florence, marque un tournant radical dans l’histoire de la statuaire occidentale. Giambologna, sculpteur flamand naturalisé italien, transcende ici les canons de la Renaissance classique pour imposer l’esthétique du Maniérisme finissant. Contrairement à ses prédécesseurs qui concevaient la sculpture pour un point de vue frontal privilégié, l’artiste impose ici une vision plurifocale absolue. Le style est caractérisé par une tension dynamique exacerbée et un traitement virtuose des surfaces, où la souplesse des chairs contraste avec la rigidité structurelle du marbre, créant une illusion de vie et de mouvement ascendant sans précédent.
Le contexte historique de cette création est tout aussi fascinant : Giambologna n’a pas conçu ce groupe pour illustrer l’épisode mythologique de la fondation de Rome, mais comme une démonstration pure de savoir-faire technique (la "sfida"). Ce n’est qu’après l’achèvement de l’œuvre que l’iconographie de l’enlèvement des Sabines fut suggérée par l’intellectuel Borghini. Cette primauté de la forme sur le fond est l’essence même du Maniérisme : la difficulté surmontée devient la finalité de l’art. La psychologie de l’œuvre ne réside pas dans l’empathie narrative, mais dans la fascination pour la chorégraphie de la lutte, transformant un acte de violence brute en une harmonie géométrique complexe.
L’œuvre incarne également la puissance politique des Médicis. En plaçant ce groupe au cœur de la Piazza della Signoria, le Grand-Duc François Ier de Médicis affirmait la supériorité de Florence sur la scène artistique européenne. La technique de Giambologna, mêlant la précision anatomique issue de l’étude du vivant à une idéalisation formelle presque abstraite, préfigure le Baroque tout en conservant la rigueur intellectuelle du XVIe siècle. C’est une sculpture qui ne se regarde pas, elle se parcourt, obligeant le spectateur à une déambulation physique pour en saisir la totalité.
L’un des secrets les plus fascinants réside dans la gestion de la statique et du centre de gravité. Sculpter trois corps dont l’un est porté à bout de bras dans un seul bloc de marbre de plus de quatre mètres relève du miracle d’ingénierie. Des analyses laser récentes ont démontré que Giambologna a calculé la répartition des masses avec une précision mathématique pour que le poids de la femme et du ravisseur repose presque intégralement sur la jambe gauche du personnage central. La moindre erreur dans l’excavation du marbre entre les corps aurait entraîné l’effondrement total du groupe sous son propre poids.
Un autre mystère concerne les modèles originaux en terre cuite et en cire. Contrairement à la légende d’une improvisation géniale, des études ont révélé que Giambologna a réalisé des dizaines de maquettes préparatoires pour tester la résistance du matériau. De plus, une polémique historique persiste sur le personnage du vieillard à la base : certains y voient une métaphore du temps vaincu, tandis que d’autres suggèrent une représentation codée des rivaux de Giambologna, littéralement écrasés par son génie technique. Enfin, le bloc de marbre lui-même présentait des veines sombres que l’artiste a su dissimuler par un polissage différentiel, utilisant la lumière naturelle de la Loggia pour unifier la carnation des trois protagonistes.
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Quel concept esthétique majeur du Maniérisme, visant à forcer le spectateur à tourner autour de l'œuvre, Giambologna a-t-il porté à son apogée ici ?
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