Rococo1770

La Liseuse

Jean-Honore Fragonard

L'œil du conservateur

"Une jeune fille de profil, vêtue d'une robe jaune safran éclatante, est absorbée par la lecture d'un petit livre. L'œuvre se distingue par son exécution rapide, presque pré-impressionniste, et son atmosphère de retrait paisible."

Icône de la peinture rococo française, La Liseuse est une célébration de la vie intérieure et de la virtuosité technique, où la touche enlevée de Fragonard transforme une scène de genre en une méditation sur la grâce et l'intimité.

Analyse
La Liseuse, peinte vers 1769, s'inscrit dans la célèbre série des "Portraits de fantaisie" de Jean-Honoré Fragonard. Durant cette période, l'artiste s'éloigne des grandes compositions historiques pour explorer une peinture plus libre, plus charnelle et profondément ancrée dans l'esprit du siècle des Lumières. L'œuvre capture l'instant suspendu d'une jeune femme de la bourgeoisie ou de la petite aristocratie, absorbée par sa lecture, illustrant ainsi la montée de l'alphabétisation féminine et la valorisation de la vie privée et de la culture personnelle. Le style de Fragonard atteint ici une maturité virtuose. Sa technique, dite "au premier coup", privilégie la rapidité d'exécution et la fluidité de la touche. Les empâtements sur le col de la robe, réalisés avec une rapidité de plume, contrastent avec le modelé délicat du visage. Cette approche ne vise pas au réalisme photographique mais à la capture d'une impression lumineuse. Le choix du jaune safran pour la robe est audacieux ; cette couleur vibrante absorbe et projette la lumière, créant une aura solaire autour de la figure centrale qui semble irradier depuis le cadre. Psychologiquement, l'œuvre est un tour de force sur l'intériorité. Contrairement aux portraits officiels où le sujet regarde le spectateur, la liseuse nous ignore superbement. Ce retrait crée une barrière invisible mais protectrice. Son attention n'est pas portée sur le monde extérieur, mais sur l'univers imaginaire contenu dans l'opuscule qu'elle tient. La position de sa main droite, le doigt légèrement relevé, suggère une pause dans la lecture, un moment où la pensée s'échappe du texte pour vagabonder. C'est l'image de la liberté intellectuelle au féminin. Historiquement, le tableau reflète la transition du Rococo vers une sensibilité pré-romantique. Bien que l'élégance et la légèreté soient présentes, on y décèle une gravité silencieuse. Fragonard, souvent associé à la frivolité des scènes galantes, prouve ici qu'il est un peintre de l'âme. L'œuvre n'est pas une allégorie mais un hommage à la condition humaine saisie dans son aspect le plus noble : l'exercice de l'esprit par la culture. Elle incarne cette "douceur de vivre" que Talleyrand évoquait en parlant de l'Ancien Régime, tout en annonçant la modernité par sa facture audacieuse.
Le Secret
Les secrets de La Liseuse ont été spectaculairement révélés par une analyse aux rayons X et une imagerie par fluorescence X (XRF) réalisée récemment par la National Gallery of Art. Sous la surface de la jeune fille paisible se cache une version radicalement différente : Fragonard avait initialement peint la jeune femme regardant vers le spectateur, portant un chapeau à plumes élaboré. Ce "portrait de fantaisie" originel s'apparentait davantage à une étude de caractère provocante qu'à une scène de recueillement. L'artiste a choisi de recouvrir cette première version pour créer l'image de calme que nous connaissons. Un autre secret réside dans la technique du "sculptage" de la peinture. En observant l'œuvre de près sous une lumière rasante, on s'aperçoit que Fragonard a utilisé le manche de son pinceau pour graver des détails dans la peinture encore fraîche, notamment pour simuler les fils du col de dentelle. C'est une technique d'une modernité inouïe pour le XVIIIe siècle. De plus, les pigments utilisés pour le jaune (le jaune de Naples et l'ocre) ont été appliqués avec une telle épaisseur qu'ils créent un relief physique, rendant la robe presque sculpturale par rapport au fond sombre et plat. L'identité du modèle reste un mystère persistant. Bien que certains aient cru y reconnaître Marie-Anne Fragonard, l'épouse du peintre, ou sa sœur, les recherches actuelles suggèrent qu'il s'agit d'un modèle professionnel ou d'une création purement imaginaire. La jeune fille n'est pas une personne spécifique mais une incarnation de la "Jeunesse" et de l'"Étude". Scientifiquement, le petit livre qu'elle tient ne contient aucun texte lisible ; Fragonard a simplement suggéré des lignes par de petites touches de blanc et d'ocre, soulignant que l'important n'est pas ce qu'elle lit, mais le fait de lire. Enfin, l'état de conservation de l'œuvre est exceptionnel. Contrairement à beaucoup de tableaux de l'époque qui ont jauni à cause des vernis, La Liseuse a conservé l'éclat de ses couleurs originelles. Les analyses ont montré que Fragonard mélangeait parfois de la cire à ses huiles pour obtenir cette onctuosité caractéristique. Ce mélange, bien que risqué, a permis de figer les touches de pinceau dans leur mouvement initial, nous permettant aujourd'hui de suivre littéralement le geste de la main de l'artiste comme s'il venait de terminer l'œuvre.

Devenez membre Premium.

Débloquer
Quiz

Quelle technique Fragonard a-t-il utilisée pour créer les détails de la collerette ?

À découvrir
Institution

National Gallery of Art

Localisation

Washington, États-Unis