Symbolisme1889
Les Bourgeois de Calais
Auguste Rodin
L'œil du conservateur
"Rodin innove par le traitement psychologique individualisé et le refus du piédestal traditionnel, plaçant ces figures à hauteur d'homme pour favoriser l'empathie immédiate du spectateur."
Un monument révolutionnaire qui brise les codes de l'héroïsme triomphant pour montrer le sacrifice humain dans toute sa vulnérabilité. Six hommes marchent vers la mort, unis par le devoir mais isolés dans leur angoisse personnelle.
Analyse
Commandé en 1884 par la ville de Calais, ce monument commémore un épisode de la guerre de Cent Ans rapporté par les chroniques de Jean Froissart. En 1347, après un siège de onze mois, le roi d'Angleterre Édouard III exige la reddition de six notables, tête nue et la corde au cou, pour épargner la ville. Rodin choisit de ne pas représenter le moment du salut, mais celui du départ, capturant l'instant de tension dramatique où l'héroïsme se mêle au désespoir.
L'œuvre rompt radicalement avec la statuaire du XIXe siècle qui privilégiait l'allégorie glorieuse. Ici, les corps ne sont pas magnifiés ; ils sont marqués par la fatigue, la peur et la résolution. Eustache de Saint-Pierre, le plus âgé, mène le groupe avec une dignité résignée, tandis que ses compagnons expriment diverses nuances de tourment. Ce naturalisme psychologique transforme un événement historique en une méditation universelle sur la responsabilité et la mort.
Rodin utilise une technique de modelage nerveuse, laissant apparaître les traces de ses doigts dans l'argile pour accentuer la vibration de la lumière sur le bronze. Les mains et les pieds sont volontairement disproportionnés, ancrant les personnages dans une réalité terrestre et pesante. Cette insistance sur la matière souligne le poids du sacrifice que ces hommes s'apprêtent à accomplir pour leur communauté.
L'analyse du mythe entourant les bourgeois révèle que Rodin souhaitait humaniser l'histoire. Plutôt que des demi-dieux, il présente des citoyens ordinaires confrontés à une décision extraordinaire. En isolant chaque figure par son expression et son mouvement, il souligne que le sacrifice, bien que collectif dans son but, reste une expérience profondément solitaire et individuelle dans son vécu émotionnel.
L'un des secrets les plus méconnus réside dans la controverse initiale sur le piédestal. Rodin voulait que les statues soient placées directement au niveau du sol, sur les dalles de la place de Calais, afin que les citoyens puissent "côtoyer" leurs ancêtres. La municipalité, scandalisée par ce manque de décorum, a d'abord imposé un socle élevé, trahissant l'intention première de l'artiste de briser la distance entre l'art et le public.
Un autre secret concerne l'anatomie des figures. Rodin a d'abord modelé chaque bourgeois entièrement nu avant de les recouvrir de leurs tuniques de sac. Sous le bronze des vêtements, les muscles et les tendons sont parfaitement sculptés, ce qui confère à la structure une vérité interne et une puissance de mouvement que l'on ressent même à travers les plis lourds de la bure.
La figure de Jean d'Aire tient une clé monumentale, mais peu savent qu'elle est symboliquement démesurée. Rodin a agrandi cet objet pour en faire un poids physique réel, forçant la sculpture à se courber sous la charge. Cette clé n'est pas seulement un symbole de la ville remise au vainqueur, mais le fardeau matériel de la reddition qui écrase les épaules du notable.
Il existe un secret lié au processus de duplication de Rodin. Pour peupler son monument, il a réutilisé des fragments d'études antérieures. Par exemple, la main gauche de l'un des bourgeois est une variation d'une étude réalisée pour "La Porte de l'Enfer". Ce recyclage créatif était une méthode courante chez Rodin, lui permettant de construire un langage formel cohérent à travers ses différentes commandes monumentales.
Enfin, saviez-vous qu'il existe douze éditions originales en bronze de ce monument à travers le monde ? La loi française limite le nombre de tirages originaux pour une œuvre d'art. On retrouve ainsi des exemplaires à Londres, Washington, ou encore au Japon, faisant de ce sacrifice calaisien un symbole de paix mondiale, bien loin des rivalités nationalistes qui ont motivé la commande initiale.
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DébloquerQuiz
Quelle intention muséographique radicale Rodin avait-il formulée pour l'installation des "Bourgeois de Calais", s'opposant ainsi frontalement aux conventions de la statuaire publique du XIXe siècle ?
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