Romantisme1814
Tres de Mayo
Francisco de Goya
L'œil du conservateur
"L'homme en blanc christique, le peloton d'exécution sans visage, et la lanterne cubique projetant une lumière crue sur le drame."
Le manifeste inaugural de la modernité picturale, où Goya transforme un massacre historique en une icône universelle de la résistance et de l'horreur de la guerre.
Analyse
Peint en 1814, "El tres de mayo" commémore les exécutions sommaires perpétrées par les troupes napoléoniennes à Madrid. Le contexte historique est celui de la Guerre d'Indépendance espagnole, déclenchée par le soulèvement du Dos de Mayo. Goya ne peint pas une victoire, mais le sacrifice de citoyens anonymes. Le style rompt avec l'héroïsme néoclassique ; ici, point de noblesse dans la mort, mais une boucherie industrielle. La psychologie de l'œuvre oppose la terreur individuelle des condamnés — de la prière au défi — à l'indifférence mécanique du peloton d'exécution.
La technique de Goya est révolutionnaire. Il abandonne le fini académique pour des touches larges, impétueuses, presque expressionnistes avant l'heure. La peinture est épaisse, les rouges du sang sont travaillés avec une crudité qui a choqué ses contemporains. Sur le plan historique, l'œuvre agit comme un exorcisme national, une demande de Goya pour réaffirmer sa loyauté envers la monarchie restaurée après avoir servi sous l'administration française. C'est une méditation sur la fin des Lumières, où la raison, en engendrant la guerre technologique, a produit des monstres.
Le contexte mythologique est ici détourné vers une iconographie chrétienne sécularisée. Le personnage central, dans sa chemise d'une blancheur aveuglante, adopte la pose du Christ en croix (les stigmates sont d'ailleurs visibles sur ses paumes). Goya remplace le divin par l'humain ; le martyre n'est plus religieux mais politique. Cette "religion de l'humanité" fait de chaque insurgé un être sacré face à la machine étatique. L'explication de l'histoire réside dans ce basculement : le passage du sacré au politique, où la souffrance devient le moteur de l'identité nationale.
Enfin, l'analyse profonde révèle une œuvre de rupture spatiale. L'arrière-plan, avec l'église de San Francisco el Grande plongée dans l'obscurité, symbolise l'impuissance de la religion et des institutions face à la barbarie. Le sol est jonché de cadavres déjà en décomposition, une vision de la mort sans espoir de résurrection. Goya ne cherche pas à plaire, il cherche à témoigner de la "désolation" humaine, créant ainsi le premier grand cri de protestation de l'histoire de l'art occidental.
Des analyses récentes aux rayons X ont révélé que Goya a peint l'œuvre avec une rapidité fulgurante, presque sans repentirs, ce qui confirme l'urgence émotionnelle du sujet. Contrairement à la légende, Goya n'a pas assisté directement au massacre, mais a recueilli les témoignages pour construire une scène de "vérité augmentée". Un secret peu connu réside dans la lanterne : elle est le seul point de lumière artificielle, symbolisant non pas la connaissance des Lumières, mais l'instrument de la surveillance et de la mort, guidant les balles vers les cœurs.
Un mystère entoure également la commande du tableau. Bien que le gouvernement provisoire ait financé l'œuvre, le nouveau roi Ferdinand VII ne l'appréciait guère, la trouvant trop sombre et peu flatteuse pour la couronne. Le tableau est resté dans les réserves du Prado pendant des décennies avant d'être reconnu comme un chef-d'œuvre. Des études pigmentaires ont montré l'utilisation de terres d'Espagne mélangées à des laques rouges de cochenille, ancrant physiquement l'œuvre dans le sol madrilène.
Une anecdote scientifique intrigante concerne la main droite de l'homme en blanc : une petite cicatrice y est peinte, évoquant un stigmate. C'est une décision délibérée de Goya pour sanctifier le paysan. De plus, les uniformes des soldats français ont été peints avec une précision documentaire, permettant aujourd'hui d'identifier les corps de l'armée impériale présents ce soir-là, renforçant le caractère de rapport d'enquête visuel du tableau.
Devenez membre Premium.
DébloquerQuiz
Quel détail sur la main de l'homme en chemise blanche renforce son image de martyr christique ?
À découvrir

